La Tribune des 48h de l’Agriculture Urbaine

Tribune des 48h de l’Agriculture Urbaine
«Relocaliser le système agricole et alimentaire»

Depuis 2017, à l’initiative de la SAUGE [1], des grandes villes de France et de Belgique organisent l’événement « les 48h de l’agriculture urbaine ». Cette année pour cause de COVID-19, les 17 villes participantes [2] ont reporté l’événement, initialement prévu pour les 25-26 avril, au 20-21 juin pour certaines et pour septembre ou octobre pour d’autres.

 

Le rôle de l’agriculture urbaine

Aujourd’hui, plus de 75% de la population Française vit en ville [3]. Si historiquement les bourgs se sont développés à proximité des terres fertiles, l’expansion urbaine, l’essor des moyens de transport à bas coût et l’économie globalisée ont conduit à éloigner la production agricole des villes. En réponse, des initiatives d’agriculture se multiplient en ville pour produire sa propre nourriture, retrouver du lien social, réintroduire la nature en ville, mais aussi pour répondre à de grands enjeux : pertes de terres agricoles par artificialisation des sols, chute de la biodiversité, raréfaction des ressources, changement climatique…
Les 48h de l’Agriculture Urbaine ont pour objectif de multiplier des espaces cultivés en ville et sa périphérie, et d’amener le plus grand nombre de citadins à mettre les mains dans la terre, se relier au vivant et s’emparer de ces enjeux.
Elles s’inscrivent dans une démarche de défense des paysans et des terres agricoles. Et visent à renforcer les liens avec les porteuses et porteurs d’initiatives locales de production, notamment les AMAP [4], de transformation, des circuits courts, zéro déchet, etc.
Le Manifeste des 48h détaille les objectifs partagés des villes participantes [5].

Un retour à l’anormalité ?

Le confinement nous a conduit à reporter les 48h de l’AU. Il ne s’agit pas d’un simple report à une date où la normalité serait de retour. L’épreuve que nous avons subie tous et ses fâcheuses conséquences est un révélateur des dérives de notre société : économie productiviste et mondialisée, marchandisation du vivant, destruction de la nature, prédominance du profit sur le bien commun, de la finance sur le lien social, hyper concentration urbaine, sur-exploitation… C’est toute une vision du monde qu’il faut repenser. Plutôt qu’un retour à la normalité ou plus précisément à
l’anormalité précédente, qui sévit depuis trop longtemps, les 48h se proposent, à travers ses actions, de peser sur les nouveaux choix de société et d’aider à sa métamorphose.

Photo de Clotilde Penet – 48h de l’Agriculture Urbaine 2019 – Marseille

Sortir de l’addiction aux énergies fossiles

Notre système agro-alimentaire, de la production à la consommation, participe aux dérives économiques de nos sociétés : approvisionnement en flux tendu de productions délocalisées, standardisation des espèces cultivées, brevetage et privatisation du vivant par une minorité d’acteurs, destruction des habitats qui érode la biodiversité, etc. Aux fragilités éco-systémiques induites s’ajoutent un manque de main d’œuvre (recours à des saisonniers étrangers, vieillissement des agriculteurs, difficultés d’installation pour les jeunes) et une forte dépendance aux énergies fossiles. En fait, la quasi totalité des maillons de notre chaîne agro-alimentaire – production, transformation, distribution, consommation, traitement des déchets – sont asservis à ces énergies et une simple rupture de leur approvisionnement les feraient voler en éclats. Nous savons de plus que la chaîne d’approvisionnement alimentaire génère de nos jours un quart des émissions anthropiques de GES [6]. Or, pour limiter le réchauffement planétaire en deçà de 2° C, les études montrent qu’il faudrait laisser sous terre environ un tiers de nos réserves de pétrole, la moitié de nos réserves de gaz et plus de 80 % de nos réserves de charbon.[7]
Il faut donc réduire drastiquement nos consommations d’énergies fossiles ce qui suppose, en particulier, de relocaliser notre chaîne agro-alimentaire, de revoir ses modes de production et de changer de régime alimentaire. Ce sevrage radical de notre économie addicte aux énergies fossiles améliorera notre résilience et notre sécurité alimentaires.

« Une résilience alimentaire à construire »

L’autonomie alimentaire dans les villes est estimée à quelques jours et même les zones rurales sont vulnérables, perfusées par le ballet des camions de la grande distribution. La production et la consommation ne sont plus territorialisées. Produire localement est un devoir face aux risques de troubles sociaux que cet état de fait entraîne et, également, une responsabilité environnementale.
La très faible autonomie alimentaire de nos territoires n’est pas encore analysée comme un risque stratégique. A l’initiative de Stéphane Linou [8], un projet de résolution a été porté au sénat pour prendre en compte le lien entre la résilience alimentaire et la sécurité nationale. Le projet n’a pas été adopté à peu de voix près [9]. En cas de force majeure, le déficit de capacité à subvenir localement à l’un de nos besoins primaires, celui de se nourrir est flagrant, et les populations n’y sont pas préparées.
Pourtant, assurer un niveau minimum de sécurité d’approvisionnement alimentaire (garantir une chaîne résiliente allant du foncier agricole nourricier jusqu’au consommateur) était ce sur quoi reposait grandement l’ordre public, et il était jadis essentiellement assuré au niveau communal. Risques pandémique, climatique ou autres nous appellent à transformer sans tarder nos chaînes alimentaires.

Photo de Clotilde Penet – 48h de l’Agriculture Urbaine 2019 – Marseille

Les urbains consommacteurs de la résilience alimentaire

Forts de ces constats, les 48h de l’AU interpellent le grand public, les politiques et les entreprises à réfléchir au rapport que chacun entretient avec le système alimentaire de sa ville. Nos choix individuels, collectifs, politiques et professionnels contribuent à cet état fait. Rendre le système alimentaire de sa ville résilient, juste, viable et durable est une responsabilité qui incombe aux urbains.
Les 48h de l’AU se proposent d’œuvrer, à son échelle, à sensibiliser sur ces questions et à inscrire les actions de son manifeste [5] dans les voies de la résilience alimentaires des villes [10], en créant des ponts entre le monde rural et urbain, et avec l’espoir de susciter des vocations. Pour cela les 48h s’engagent et invitent à :

Promouvoir l’agriculture professionnelle et familiale en zone urbaine et péri-urbaine

Développer des jardins familiaux et l’auto-production notamment dans les quartiers
populaires

Participer aux réflexions des Plans Alimentaires Territoriaux, qui sont des outils de planification à long terme de l’évolution des systèmes alimentaires locaux :
Valoriser l’agriculture urbaine
–  Établir des fiches actions thématiques sur le changements de comportements alimentaire (avec un volet santé comme un axe prépondérant, se référer à l’étude BioNutrinet), sur la prise en compte du changement climatique, etc.
Nourrir les débats avec des réalités de terrain et des propositions concrètes

Diffuser des documents sur l’état du système alimentaire des villes françaises

• Développer la transformation alimentaire via de petites unités de transformation

Soutenir la confédération paysanne et la nécessaire refondation de nos systèmes agricoles et alimentaires

•  Promouvoir les AMAP et circuits de proximités, la conservation des aliments, le zéro déchet

Participer aux réflexions sur une autre Politique Agricole Commune [11]

Contribuer aux réflexions sur une sécurité sociale de l’alimentation [12]

Les 48h de l’agriculture urbaine vous invitent à parcourir avec nous les chemins de la graine à l’assiette ou de l’assiette à la graine, pour construire ensemble le système alimentaire de demain !

 

Photo de Clotilde Penet – 48h de l’Agriculture Urbaine 2019 – Marseille

 

[1] Société d’Agriculture Urbaine Généreuse et Engagée

[2] Rouen, Concarneau, Toulon, Avignon, Angers, Albi, Bruxelles, Grenoble, Lyon, Montpellier,
Marseille, Nantes, Paris, Saint-Etienne, Strasbourg, Toulouse et Tournai

[3] http://www.observationsociete.fr/population/donneesgeneralespopulation/la-part-de-la-
population-vivant-en-ville-plafonne.html. A l’échelle mondiale c’est plus de 54%
https://www.un.org/development/desa/fr/news/population/world-urbanization-prospects.html

[4] Site du réseau des Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne (AMAP)

[5] Manifeste des 48h de l’Agriculture Urbaine.
1. Multiplier des espaces cultivés en ville
2. Fédérer les acteurs de l'agriculture urbaine
3. Défendre des paysans et des terres agricoles4. Favoriser la découverte et le rapprochement des habitants
5. Des pratiques agricoles respectueuses de l’environnement
6. Viser au maintien et au développement des espaces verts
7. Sensibiliser les citadins aux grands enjeux de la planète
8. Favoriser le faire et vivre ensemble
9. Réduire l’étalement urbain
10. Créer un événement national et international dédié à l’agriculture urbaine
11. Développer tout au long de l’année l’agriculture urbaine
[6] https://quoidansmonassiette.fr/4empreinte-carbone-de-co2-alimentation-quels-aliments-
produisent-le-moins-de-gaz-a-effet-de-serre/

[7] McGlade, C., Ekins, P. The geographical distribution of fossil fuels unused when limiting global
warming to 2 °C. Nature517, 187–190 (2015). https://doi.org/10.1038/nature14016

[8] https://www.stephanelinou.fr/ et lien vers le livre
https://utip.io/stephanelinou/livreresiliencealimentaireetsecuritenati

[9] https://www.senat.fr/les_actus_en_detail/article/resilience-alimentaire-des-territoires-et-la-
securite-nationale.html

[10] Le guide Vers la résilience alimentaire – faire face aux menaces globales à l’échelle des territoire,
publié par l’association Les Greniers d’Abondance, liste les 11 voies suivantes :
1. Augmenter la population agricole
2. Préserver les terres agricoles
3. Favoriser l’autonomie technique et énergétique des fermes
4. Diversifier les variétés cultivées et développer l’autonomie en semences
5. Adopter une gestion intégrée de la ressource en eau
6. Évoluer vers une agriculture nourricière
7. Généraliser l’agroécologie
8. Développer des outils locaux de stockage et de transformation
9. Simplifier et raccourcir la logistique et l’achat alimentaire
10. Manger plus végétal
11. Recycler massivement les nutriments

[11] Pour une Autre Politique Agricole Commune : https://pouruneautrepac.eu/

[12] Pour une sécurité sociale de l’alimentation: https://https://www.isf-france.org/articles/securite-
sociale-de-lalimentation-en-parle

Cette tribune commune a été rédigé par Christian Ortegan, de GreenMyCity, organisateur toulousain des 48h, avec,  notamment, l’appui de Stephane Linou, premier locavore de France.

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